Article : Un pays dangereux

On parle souvent lors de voyages du choc des cultures. Le choc climatique est à mes yeux bien plus violent. Débarquer en Australie au mois de février c’est passer d’une grisaille frigorifiante à un azur destructeur. J’ai pourtant échappé au pire puisque juste avant mon arrivée la région a traversé une des canicules les plus violente de son histoire. Lors des trois semaines précédant mon arrivée le South Australia a connu dix jours à plus de quarante degrés. De quoi nous faire passer pour des rigolos lors de nos petits épisodes caniculaires.

Les tracteurs sont heureusement équipés de climatisation et c’est l’endroit où je passe la majorité de mon temps, du moins jusqu’à la blessure à la jambe d’un collègue que je dois alors remplacer en tant « qu’observer ». Un boulot bien plus physique et exposé puisque je passe la journée dehors à monter et descendre de la grosse machine qui ramasse le raisin et à mettre les mains dans des endroits peu recommandables, notamment à proximité d’hélices capables de transformer n’importe quoi en charpie. Pas très rassuré au début, les invectives de mon collègue – « fais gaffe, fais gaffe ! » – n’arrangent rien et menacent de m’achever lorsqu’il m’apprend qu’un confrère a perdu la main dans la région il y a à peine deux semaines. Si mes mains sont en danger permanent ma ligne se raffine après avoir été mise à mal par deux mois d’oisiveté motocultée. Malheureusement le raffinement ne pourra être mené à son terme et s’arrêtera un samedi de la fin mars, dans la violence et l’humidité.

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Chris, un collègue dont j’ai déjà parlé l’année dernière (celui qui nous avait offert une planche de surf) nous invite, le jour de mon anniversaire, à faire un tour sur le lac d’Alexandrina à bord de son petit bateau. Chris a décidé de me gâter et a pris les skis nautiques ainsi que le « water-biscuit », cette grosse bouée sur laquelle on s’allonge, véritable institution australienne. Je n’ai jamais, dans ma vie, été tracté de la sorte par un bateau, et c’est donc excité comme un enfant que je me prépare pour ce dépucelage. Nous commencerons par la bouée qui demande, à priori, moins de qualités techniques (la seule chose à faire étant de se cramponner). « Fais gaffe, c’est bien plus dangereux que les skis » m’explique Thibault – un collègue normand – alors qu’il s’installe à mes côtés sur le gros boudin gonflé d’air. Je ne l’écoute pas, trop focalisé que je suis sur mon adrénaline naissante.

Je m’apprête à le regretter amèrement.

Tout est finalement prêt et Chris commence à mettre les gaz. Je remarque rapidement que le lac est légèrement agité, le vent créant une succession de petites vaguelettes de taille modeste mais suffisamment creusées pour donner envie de régurgiter un repas mal digéré ou faire déborder une vessie un peu trop remplie. Dieu merci, ce n’est pas mon cas. Je remarque aussi qu’en matière de bateau la taille n’a que peu à voir avec la puissance (comme souvent, parait-il) et celui de Chris cache bien son jeu. Un virage un peu serré suivi d’une accélération soudaine et mon compagnon de bord lâche prise, me laissant seul le poing serré de la victoire en l’air.

L’hubris, une fois de plus s’apprête à frapper.

« Crois-moi, lâche prise la prochaine fois que ça devient violent, ça peut vraiment être dangereux ». Je prends immédiatement cette remarque de Thibault comme l’expression de son ego meurtri. Nos deux pousses brandis en l’air donnent le signal de départ pour Chris et nous voilà repartsi. Le vent, décidément capricieux aujourd’hui, tranche de plus belle la surface habituellement lisse du lac, mettant à rude épreuve mon pauvre corps allongé et sans défense. Chris amorce alors un large virage et les lois de la physique sont dans ce cas sans pitié. En plus de la force de traction vient s’ajouter la toute puissante force d’inertie. Je me cramponne aussi fort que mon corps me le permet mais je sens que je suis au bord de la rupture. C’est alors qu’une première vague nous percute, projetant notre modeste embarcation dans les airs. Le temps, à l’image de nos corps, se suspend. Je sens instinctivement que l’atterrissage va être violent. La bouée finit par s’écraser sur la surface de l’eau, rendue par la vitesse aussi solide qu’une dalle de béton. A la faveur de sa couche d’air la bouée devient trampoline et nous expulse vers les cieux. C’est donc véritablement nu, sans protection que je re-goûte aux plaisirs de la lévitation. Les repères disparaissent, la verticale devient horizontale, l’horizontale devient vertical, le lac et le ciel se mélangent. Je ressens, l’espace d’une demi-seconde, une sorte d’apaisement, celui que doit ressentir un oiseau se laissant planer au gré du vent. Sauf que je n’ai pas d’ailes. L’instant d’après je suis sous l’eau et une vive douleur émerge de mon épaule gauche. Chris nous rejoint, hilare. Mon sourire masque difficilement ma souffrance mais étant en Australie, un pays de cow boys à la virilité exacerbée, je me dois afin de garder mon honneur intact de serrer les dents et de faire « le bonhomme ». De toute façon ça ne peut être qu’une blessure musculaire sans gravité.

La radio que je passa une semaine plus tard alors que la douleur ne s’était pas dissipée est sans appel, fracture de l’épaule. Cette blessure me valut nombre de moqueries et même le médecin de l’hôpital n’a pu contenir un sourire en apprenant qu’une bouée était responsable de mon mal. Les australiens en ont aussi déduit que les os français était moins solides et j’ai cru entendre un collègue m’appeler « l’homme de verre ».

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De drôles d’idées m’ont traversé l’esprit pendant ma convalescence. Foutre le feu à un immeuble ou faire dérailler un train par exemple. J’ai également pris l’habitude de me méfier des chauves, allez savoir pourquoi…

Cet accident a aussi mis en évidence mes limites linguistiques. Alors que mes collègues me charrient je réalise rapidement que ma répartie pourtant légendaire n’a pas la même efficacité dans la langue de Shakespeare. En effet quand vous balancez une contre-vanne avec l’assurance d’un bègue vous avez tendance à atténuer la portée de son propos. Cela fait maintenant plus d’un an que je suis en Australie et j’ai la frustrante impression d’avoir atteint mes limites sur ce point. Je peux me qualifier de plus ou moins « fluent » mais je suis encore loin d’être bilingue. Je lis beaucoup de livres en anglais et je remarque avec effarement mes lacunes en vocabulaire et la fréquence à laquelle je suis forcé de me rabattre sur google translate. Il n’est pas rare non plus qu’en cherchant un mot je réalise que j’ai effectué la même recherche quelques jours plus tôt, comme si mon cerveau n’était plus capable de retenir quoi que ce soit. Alors bien sûr il m’arrive de rêver en anglais, de penser en anglais et d’avoir l’impression d’être un anglophone accompli mais la réalité me rattrape bien assez vite. Il est notamment fascinant d’observer mes talents linguistiques à l’oeuvre lors d’une soirée arrosée. Ces derniers suivent en effet une courbe dans un premier temps ascendante qui atteint son pic alors que je suis « pompette ». A ce moment j’ai réellement l’impression d’être bilingue, les phrases sortent naturellement, le vocabulaire est riche, l’accent parfait, la confiance à son comble – j’ai bien peur cependant que cela ne soit qu’une impression. Passé ce pic et à mesure que l’alcool s’accumule dans mon sang la courbe chute alors brutalement, exponentiellement. Ma langue, à l’image de mes yeux, semble s’engourdir, perdue pour la soirée dans les vapeurs d’alcool et les veloutes de cigarette. Elle bute sur chaque mot et en inverse certains, plongeant mes interlocuteurs dans une grande perplexité syntaxique qu’ils manifestent par un regard gêné et interrogateur.

Le lendemain matin est encore pire. Aux restes d’alcool vient s’ajouter la fatigue qui régule la rapidité de mon cerveau sur celle d’un modem 56k. La bande passante réduite au minimum je sens bien que mes neurones ont beaucoup de mal à trouver les bons mots dans ce bordel sans nom qu’est la partie anglophone de mon cerveau.

J’en viens à cette différence fondamentale que j’ai remarqué entre la vie française et australienne. La violence des gueules de bois. Vivant dans une région viticole j’inflige naturellement l’ingurgitation de grandes quantités de vin à mon corps qui n’en demande pas tant – je tiens à rassurer mes parents sur ce point, je ne suis pas devenu alcoolique, je suis juste très souvent invité à diner.  Petit détail intéressant, le vin australien oscille entre 14,5° et 15° d’alcool, soit deux de plus en moyenne que le vin français (cela est dû à la chaleur du climat). Vous me direz que deux malheureux degrés ne devraient pas changer grand chose. Et bien si, ils changent « grand chose » et ce « grand chose » peut vite devenir dramatique lorsque je dois aller travailler dans cet état, un sécateur électrique à la main afin de tailler les vignes. Croyez moi, si un de mes doigts a le malheur de se retrouver sur la trajectoire de la lame il n’y aura pas un morceau d’épiderme restant pour le maintenir au reste de mon corps. Si un tel drame devait se produire je me dis au moins que je serais anesthésié.

Avant de clôturer cet article je tiens à placer ma petite parenthèse politique. Je m’en passerais bien volontiers mais les 16 000 kilomètres qui me sépare de la France ne me rendent malheureusement ni aveugle, ni sourd. La dernière idée brillante de la formation politique à la mode en France consiste donc à interdire purement et simplement le principe de la double nationalité. Je ne suis pas sûr d’être le mieux placé pour en débattre mais je « vis » maintenant depuis près d’un an et demi dans un pays dans lequel j’ai sérieusement envisagé une migration définitive donc je vais essayer.

Je me suis toujours senti incroyablement bien accueilli dans ce pays et j’ai toujours reçu les plus sincères encouragements lorsque je faisais part aux australiens de mon désir de m’installer dans leur pays. Parce que chez ces gens-là, on cause. Parce que chez ces gens là, on préfère s’intéresser aux différences plutôt que de les craindre et on écoute ce que les pauvres mains racontent. Contrairement à l’ainée, la France, elle qui a le melon, qui a peur de ne plus savoir son nom et qui se prend pour la reine. Elle qui réclame l’amour absolu sans fournir aucun effort, petite fille capricieuse. Refuser le principe de double nationalité c’est renier symboliquement une des caractéristiques inaliénables de la race humaine, son attachement à ses origines. Dans un monde à la mondialisation si agressive, cette attache me semble primordiale. Comme l’a magnifiquement résumé un supporter – français ! –  de l’équipe algérienne « l’Algérie est ma mère, la France est mon père ». L’amour pour la mère, au même titre que celui de ses origines est un amour inconditionnel, presque irréel. Cela n’empêche pas de vouloir suivre « le père » comme modèle de valeurs et de l’aimer également, d’une façon différente mais tout aussi profonde. C’est lorsque que le rôle paternel est défaillant que tout commence à s’effondrer. Pendant la coupe du monde, les journaux télévisés australiens passaient tous les jours un reportage sur une communauté d’australiens d’origine européenne en train de supporter leur pays d’origine (immigrés de première, voir de deuxième génération). Et vous savez quoi ? Personne ne s’en est offusqué. Et vous savez pourquoi ? Parce que chez ces gens là, on vit Monsieur…

P.S : Pour ceux qui souligneront que les australiens d’origines étrangères n’ont pas causé de (très légers) débordements dans les rues des grandes villes je répondrai que l’Australie n’a pas occupé leur pays d’origine – leur « mère » donc – pendant 132 ans avant de se retirer dans des conditions si ignobles qu’elle a été obligé de les nier et de les cacher aux yeux des ses citoyens pendant plusieurs décennies.

3 Responses to Article : Un pays dangereux

  1. Très bon article, comme toujours!
    C’est marrant j’ai vu la même chose à propos de la bouée tirée par un bateau sur un fleuve ce week-end; ça a l’air plutôt marrant 😉

  2. best video Kiwis Epic Haka

  3. Wawou, 40° sous l’ombre dans un pays c’est trop chaud, surtout pour un occidental qui est habitué au froid, mais tkt ça-va vous allez bronzer vite fait.

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